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Courrier des Balkans
Luan Starova : le temps des réconciliations
Mise en ligne : mercredi 23 juin 2004
Sur la Toile

Arrivé en Yougoslavie alors que sa famille avait fui l’Albanie en 1945 pour se réfugier de l’autre côté du lac d’Ohrid, l’écrivain Luan Starova, également professeur de littérature française et traducteur, fut ambassadeur de Yougoslavie en Tunisie avant 1989, puis de Macédoine en France. Auteur d’une brillante saga familiale, dont plusieurs ouvrages sont traduits en français, Luan Starova est en Macédoine le premier écrivain albanais à entrer à l’Académie. En français sont parus aux éditions Fayard : le Temps des Chèvres (1997) , le Musée de l’athéisme (1999), les Livres de mon père (1998) et aux éditions de l’Aube, le Rivage de l’Exil (2003). A paraître en français : le Chemin des anguilles. Luan Starova prépare actuellement le dernier volet de sa saga, « une Liaison française », qui évoquera la seconde guerre mondiale vue par les Balkaniques.


Est-ce qu’on lit les mêmes romans à Belgrade, Zagreb ou Ljubljana ? Publie-t-on à Belgrade des auteurs croates ? Qui sont ces éditeurs qui ont persisté, pendant les années de conflits et d’embrigadement idéologique, à publier des ouvrages critiques ? Comment se recomposent des réseaux de diffusion culturelle après la faillite des structures étatisées ?

De Ljubljana à Bucarest, Anne Madelain explore pour le Courrier des Balkans quelques aspects des transformations en cours dans la culture, en particulier dans le monde des livres, à travers une série de reportages, de portraits et d’interviews.


Entretien réalisé par Anne Madelain

Dans vos romans, vous vous penchez sur l’histoire de votre famille. Cependant, à vous lire, on a l’impression que c’est l’histoire des Balkans qui vous obsède ?

En France, le Temps des chèvres a été mon premier roman publié, il évoque mon enfance et l’installation du régime communiste, mais en réalité, mon idée est que chaque livre soit comme une métaphore qui incarne une longue période de temps. Chez nous, le temps est comme étalé dans l’histoire : à l’inverse de l’Europe occidentale, où on peut définir des périodes historiques bien circonscrites, dans les Balkans, les temps se mélangent. Nous sommes trop chargés d’histoire, d’une histoire falsifiée. Elle nous étouffe souvent...Alors, pour évoquer l’histoire de ce siècle, j’ai pris une famille, ma famille et j’ai créé des métaphores globales, car je ne peux pas le parcourir chronologiquement...Le temps des chèvres évoque 1948 et l’arrivée des communistes, le Musée de l’athéisme se déroule pendant l’époque du stalinisme en Albanie, La forteresse de cendres (non publié en français, NdlR) va jusqu’aux années 70.

Il faut dire aussi que dans vos romans, les temps se mélangent, vous procédez souvent par retours en arrière, anticipations ou pressentiments. Pourquoi cette complexité ?

Les sujets qui me paraissent vivants et actuels ne sont pas clos...j’essaie de traduire la complexité des Balkans, l’impermanence des choses et des phénomènes qui nous obligent à nous resituer dans le temps. Nos identités collectives sont insuffisantes, en particulier du fait de la faiblesse des institutions. Dans les Balkans, on a toujours le sentiment d’avoir besoin de compléter quelque chose, cela se reflète dans mes livres...

Ce rapport problématique à l’histoire, c’est pour vous, le cœur de l’instabilité de la région ?

Oui, parce que les Balkaniques se nient les uns les autres, ce qui amène les guerres. L’enfer c’est toujours les autres. Ce passé commun, surtout de l’époque ottomane, n’est pas bien artistiquement structuré dans sa complexité. De grands écrivains des différents pays balkaniques ont souvent invoqué la complexité du destin, l’inéluctabilité des conflits. Mais les conflits ont eu lieu avec leurs cortèges de victimes et de sang. Et quoi après ? La réconciliation. L’Europe n’en est-elle pas un paradigme évident ?

Chez vous, on dirait que la figure du Père incarne justement la réconciliation ?

Pour moi, le conflit constitue une nourriture commune, imaginée et manipulée par la politique. Je ne souhaite pas faire l’inventaire des crimes des idéologies totalitaires. Ma critique se veut aussi pleine d’humour. Je pense que l’époque ottomane était une longue période, une sorte d’arrêt du temps, mais quand on considère cette période, on ne peut la juger seulement à la lumière des époques qui lui ont succédé. Dans les Balkans, on considère presque toujours le passé comme une sorte de justification du présent. Les générations qui ont vécu l’époque ottomane et ont connu sa chute -que ce soit des Albanais ou les autres-, n’en ont pas fait un prétexte aux guerres.

Je pense que dans les Balkans, le XXe siècle a opéré la diabolisation de l’époque ottomane. Les Turcs qui étaient les maîtres de ce passé, ont fait leur catharsis beaucoup plus facilement que nous grâce à la laïcisation menée par Atatürk. Chez nous, ce temps est resté comme une hypothèque qui pèse et engendre des mythes, comme celui de la bataille de Kosovo pour les Serbes par exemple.

Les hommes qui, comme mon père, ont vécu la chute de l’Empire ottoman, puis de trois autres empires, n’étaient pas des hommes de fracture. Son histoire que je raconte dans la Forteresse des Cendres, est extraordinaire et paradoxale puisqu’il a fait ses études de droit coranique à Istanbul sous l’Empire Ottoman, a passé son diplôme dans la Turquie d’Atatürk puis est revenu exercer la profession de juge dans la monarchie albanaise, avant d’être nommé juge socialiste en Yougoslavie.

Et comment, en tant qu’écrivain, vous situez-vous par rapport à ce père ?

Je dirais que j’écris un dialogue permanent entre le père et le fils, comme si les cinquante premières années du siècle appartenaient au père et les cinquante autres au fils...J’ai plusieurs lignes de moi-même, je me fais l’avocat de ce père mais garde aussi ma distance. Je vérifie dans l’avenir la véracité de ses visions.

Vous écrivez en albanais et en macédonien, ce qui est très rare dans la région et peut-être un peu schizophrène par les temps qui courent ?

C’est une position assez schizophrène, mais il y a une troisième langue qui me sauve : le français. Je vis aussi dans cette langue. De nombreux lecteurs me lisent en traduction. Ce qui montre que la réalité humaine de ces régions touche, au-delà de l’effet médiatique. C’est ce que je considère comme ma mission : montrer qu’il y a une vie riche dans les Balkans, une grande culture, c’est ce qui me donne espoir, qui me sauve de la schizophrénie. L’écriture est un partage du destin avec le lecteur. On n’écrit pas pour soi-même, mais pour communier.

Avec la double langue, vous vous situez donc toujours sur « la frontière » ?

J’appartiens à une famille d’immigrés qui a quitté le pays mais qui ne s’est pas beaucoup éloignée : nous avons traversé le lac d’Ohrid et immédiatement nous sommes devenus des immigrants, confrontés à une autre réalité, à la fois proche et différente. Notre destin a été d’être proche de ces deux mondes et d’en subir les contradictions. Moi, j’ai accepté cette réalité, m’étant formé dans une langue slave, gardant mon substrat albanais, l’identité de mes parents. Certes, je me suis mis dans une situation double, mais jamais intérieurement, je n’opposais ces deux réalités l’une contre l’autre.

C’est ce que vous appelez la réconciliation ?

Oui. Accepter la réalité c’est dépasser le paradoxe. Aujourd’hui alors que les contradictions sont à l’apogée, d’abord entre Albanais et Serbes, puis entre Albanais et Macédoniens, c’est devenu un crime d’écrire dans la langue de l’autre. Pourtant, un écrivain français peut écrire aussi en allemand, Nabokov a écrit en anglais et en russe, Beckett en anglais et en français, Rilke en français et en allemand, les écrivains magrébins écrivent en français en arabe...

Dans les Balkans, je suis un cas étrange. Certains se demandent : mais qu’est-ce qu’il veut cet Albanais chez les Macédoniens ? Par ailleurs, ce sont surtout les Albanais du Kosovo et de Macédoine qui critiquent le fait que j’écrive en macédonien ...Cela prouve combien les gens sont séparés d’esprit tout en vivant sur le même territoire. Actuellement, je reviens à l’écriture en albanais, ce n’est pas la conjoncture qui m’y pousse mais plutôt une nécessité intérieure. En effet, je suis en train d’écrire un livre sur ma langue maternelle. Un livre sur ma mère. Et c’est l’albanais qui s’impose de lui-même.

Et toutes ces frontières réelles et imaginaires dont vous parlez ne provoquent-t-elles pas un grand isolement des intellectuels balkaniques ?

Chaque peuple vit très isolé dans ses frontières mentales. L’isolement est dû au nationalisme, aux frontières fermées. Pour ma part, je lis en serbe, en bulgare sans problème, je suis l’actualité pour savoir ou j’en suis. Un de mes livres a été récemment traduit en Bulgarie, ce qui est rare pour un écrivain macédonien. En ex-Yougoslavie, il n’y a qu’à Zagreb que certains de mes livres sont traduits. Avant l’éclatement du pays, il y avait une hiérarchie des nations et des nationalismes, mais il y avait aussi une circulation à l’intérieur et à l’extérieur de l’espace national. Aujourd’hui nous sommes enfermés, nous vivons dans des espaces réduits comme autant de petits labyrinthes.

Qu’est ce qui pourrait briser le labyrinthe ?

Les écrivains doivent régler leurs comptes avec le passé, avec le nationalisme, avec les crimes. Ils ne doivent pas s’identifier avec le mouvement de l’histoire. Pour retrouver le souffle de cette grande littérature, il fallait toucher le fond. Prenez le cas des écrivains allemands comme Günter Grass. Il a osé briser les tabous et après lui, la nouvelle génération respirait beaucoup plus facilement. Le contraire du nationalisme c’est l’humanisme. On sait que le nationalisme est une maladie....

Mais lutter contre le nationalisme n’obligera-t-il pas à constater que l’identité balkanique est polyculturelle et problématique ?

Non, chaque peuple a ses valeurs, ce qu’il faut, c’est reconnaître les valeurs des autres. Connaître et reconnaître. Pas nier et condamner, pas juger mais comprendre. Il y a tellement de cas dans l’histoire où les écrivains se sont comportés de façon beaucoup plus digne que chez nous ! Une nouvelle génération doit émerger. L’écriture c’est aussi une profonde pénétration en soi-même et sans la reconnaissance des autres, on ne peut pas vivre et s’enrichir. Des jeunes Albanais de Suisse m’ont un jour demandé : « pourquoi tu ne dis qu’il s’agit de l’Albanie pour qu’on sache que c’est nous ? ». Je leur ai répondu qu’il n’est pas nécessaire de nommer, au contraire, j’ai voulu me libérer d’une présence.

C’est pour la même raison que vous ne mentionnez jamais dans vos romans ni le nom du père ni celui des autres membres de la famille, ni bien souvent les lieux ?

C’est pour ne pas aller vers le biographique mais aller vers l’art et trouver l’art de convaincre. Certains de mes lecteurs qui sont de nation et religion différentes, me disent qu’ils ont l’impression qu’il s’agit de leur famille...il y a donc une identification possible. De grands mythes sont nés dans les Balkans, comme le mythe de Prométhée ou de Sisyphe. Il est intéressant de constater qu’actuellement, les situations politiques font que les peuples balkaniques revivent ces mythes ou du moins des parrains de ces mythes. J’ai toujours l’impression qu’il est plus facile aux peuples qui n’ont pas eu d’institutions solides et durables de produire des situations mythiques. Les Balkans sont producteurs de mythes. Il y a dans les Balkans cette présence du mythe toujours vivant et qui a besoin d’un peu d’ordre pour être compris. En Occident, j’ai été surpris à quel point mes lecteurs ont une aptitude à comprendre les autres, alors que dans les Balkans, on est très tourné vers soi. Après la ruine du monde patriarcal, l’individualisme qui est encore en fermentation.

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