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Yllka Mujo, reine du théâtre albanais
Traduit par Mandi Gueguen
Publié dans la presse : 15 décembre 2003
Mise en ligne : dimanche 21 décembre 2003
Sur la Toile

Portrait d’une grande dame du théâtre albanais, également connue pour ses rôles à l’écran. Après deux années d’émigration, Yllka Mujo est revenue au pays.

Par Iva Tico

Alors que les derniers spectateurs quittent les fauteuils du théâtre, Yllka Mujo remonte paisiblement les escaliers internes qui mènent dans sa loge de maquillage. Elle se déshabille avant de souhaiter la bonne nuit aux collègues et de repartir chez elle. On n’imaginerait pas, en la voyant, qu’elle vient de passer par un tourbillon d’émotions en jouant Tchékhov. Dans la même pièce, elle s’est transformée à plusieurs reprises, en jouant un rôle à l’opposé de celle qu’elle incarnait dans le film « Lettres dans le vent », ou encore dans le précédent « Fleurs rouges, fleurs noires ». Si certains acteurs se plaignent des trop rares possibilités qu’offrent les metteurs en scène, pour Yllka Mujo, cette saison a été bénie. Et pas seulement au théâtre, qu’elle avait privilégié cette dernière décennie, en pensant qu’elle ne faisait que se préparer sur les plances à son prochain grand rôle. La scène, elle la connait depuis sa plus tendre enfance, lorsqu’elle chantait dans des festivals de chansons pour enfants, en étant persuadée d’être née pour devenir actrice de cinéma.

La chanson l’a suivie pendant un bon bout de chemin, et l’amena à étudier le chant au lycée des Beaux Arts. Jusqu’au jour où le mari de la directrice des répétitions, l’opérateur Ilia Terpini, lui demanda si elle avait envie de jouer dans un film, ce que la jeune fille de 15 ans, amoureuse du grand écran, accepta tout de suite. En revanche, le metteur en scène Victor Gjika, ne fut guère impressionné par Yllka, mais finit par la choisir tout de même parmi 150 autres prétendantes. Ce fut son premier rôle, dans le film « La huitième statue en bronze ».

La deuxième fois, les choses furent plus simples. À 17 ans, Dhimiter Anagnosti, lui confia un rôle dans « Les montagnes couvertes de verdure », et elle décida de suivre une autre voie que le chant. Son professeur de chant, Shpresa Nishani, ne put l’en dissuader. Elle entra à l’Académie des Beaux Arts après un troisième long métrage et un film semi-documentaire réalisé pour le public étranger. Lors du stage de théâtre obligatoire à la fin des études, elle noua des amitiés profondes avec de grands artistes tels que Naim Frasheri et Andon Pano, Marie Logoreci et Sander Prosi, dont elle devient l’enfant chéri. Tout en l’aidant à jouer ses premiers vrais rôles, cela fut une vraie protection contre les jalousies de certains collègues. Dans les moments difficiles, qui ne manquaient pas, elle sut mettre toute cette énergie du désespoir en faveur de son travail. C’est dans cette atmosphère lourde qu’elle fit ses meilleures performances au théâtre, parallèlement à quelques autres dans des films. Les grands rôles au théâtre furent si nombreux qu’elle sentait la nostalgie d’en avoir un aussi important au cinéma. Le cinéaste Mevlan Shanaj le lui donna dans « Fleurs rouges, fleurs noires », un rôle qu’elle crut avoir été écrit pour elle.

Malgré ce cheminement, elle ne tient pas l’inventaire de tous les rôles qu’elle a joué. En cherchant dans sa mémoire, elle se remémore des épreuves, des premières réussies, des félicitations, le tout comme des bouts de films. Elle n’a jamais mesuré le succès par les prix reçus, ni par le nombre de rôles joués ou d’interviews. Elle ne tient pas trace non plus de tout ce qu’on écrit sur elle.

Il vint un moment où, la fatigue, le stress et la pression de l’ambiance semblaient avoir raison d’elle. Pour ne pas s’y laisser prendre, Yllka Mujo décida d’émigrer avec ses deux enfants pour s’ouvrir à un autre monde. De retour, deux ans plus tard, la réalité n’avait pas changé, mais elle si. Le retour dans le monde du théâtre ne fut guère facile, et elle dut se battre pour réussir à se faire une place dans la comédie « Huit personnes de plus », mais le succès vint avec « Fernando Kraf m’a écrit cette lettre », ainsi que les propositions de rôles.

Yllka Mujo rappelle avec nostalgie les moments de travail avec le metteur en scène Piro Mani, une véritable école de théâtre. Ces dernières années, le rôle de « Mademoiselle Julia » de Strinberg sous la direction d’Hervin Culi, qui lui valut une vraie reconnaissance par les critiques étrangers, et un autre dans « Demain, on part pour le paradis » de Dritero Kasapi, lui ont donné le plaisir de jouer pour le public étranger.

Entre la vie du théâtre, les amis peu nombreux mais fidèles, comme le traducteur Robert Shvarc, une vraie bouffée d’oxygène pour elle, les poésies qu’elle se plaît à écrire et qu’elle montre à peu de gens, sa musique préférée et les lectures, elle s’est créée un monde à elle. Un monde dont elle doit sortir pour affronter quotidiennement la réalité, pour se rappeler que ce métier qui lui semblait tombé du ciel est finalement tout aussi prosaïque et difficile que la survie. Cette grande actrice est aussi une mère qui doit s’occuper de ses enfants, qu’elle attire dans ce monde magique de l’art, aussi instinctivement qu’elle y entra elle-même.

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