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Koha Ditore
La Serbie de Toma le Fossoyeur
Par Veton Surroi
Publié dans la presse : 20 novembre 2003
Mise en ligne : mardi 25 novembre 2003
Sur la Toile

Le publiciste albanais Veton Surroi revient sur le succès de Tomislav Nikolic, le candidat d’extrême droite, aux dernières élections serbes.

Autrefois, Tomislav Nikolic était le directeur du cimetière municipal de Kragujevac. Il occupait encore ce poste quand la Yougoslavie socialiste commença à se dissoudre, et qu’il prit la décision de s’impliquer dans la politique. Il rejoignit les rangs du Parti radical serbe de Vojislav Seselj, aujourd’hui accusé de crimes de guerre à La Haye. Tomislav Nikolic démontre donc symboliquement un nouveau développement de la politique. D’habitude, le fascisme mène aux fosses, le plus souvent communes. Ici, la situation est inverse : Tomislav Nikolic est passé du cimetière au parti le plus ouvertement fasciste de Serbie. Il mérite bien son surnom Toma Grobar, autrement dit Toma le Fossoyeur.

Tomislav Nikolic a remporté une nouvelle victoire symbolique. Lors de ces élections présidentielles à répétition, il a démontré qu’il pouvait s’assurer le soutien de plus d’1,2 millions d’électeurs. Et si plus de 50% des électeurs s’étaient rendus aux urnes, ce qui n’a pas été le cas, Nikolic serait le nouveau Président de la Serbie.

Et la Serbie s’engagerait dans une direction que l’Occident n’avait pas prévu depuis la chute de Milosevic, il y a trois ans. Par la magie médiatique, depuis la chute de Milosevic en octobre dernier et jusqu’au mois de novembre de cette année, on a assisté à la fin du fascisme en Serbie et au début de la démocratie.

Les Albanais ont compris quels étaient les messages du fossoyeur et de son chef. Pendant la guerre de Croatie, Vojislav Seselj disait qu’il voulait arracher les yeux des Croates avec des petites cuillères rouillées et, plus tard on a vu des photos de Croates assassinés et énucléés. Pendant la guerre de Bosnie, le chef de Nikolic disait que les Musulmans devaient être décapités, et les images des Bosniaques massacrés n’ont pas manqué. Avant la guerre du Kosovo, seul Nikolic répétait les phrases de son chef voulant que tous les Albanais non loyaux à l’État serbe soient expulsés au-delà des frontières, et nous avons vu ces images pendant deux ans.

Les électeurs qui ont voté Nikolic ont pu écouter son discours treize années de suite et, malgré tout, ils ont voté pour lui, en estimant collectivement qu’ils approuvaient les discours tenus pendant toute cette période, ou pensant à tout le moins que ce discours ne les dérangeait pas plus que la politique des partis qui ont renversé Milosevic.

À vrai dire, je ne pense pas que les Albanais aient été surpris par ce résultat. D’autant plus que les analystes occidentaux ne devraient pas l’être davantage. Ayant bénéficié de l’aide de la police secrète serbe pour se construire comme parti politique, les Radicaux de Serbie ont toujours eu de façon consistante plus d’un million de voix.

En réalité, Toma Grobar a aidé la démocratie serbe. Il a démontré combien il était difficile de la construire, dans des circonstances inconnues des autres sociétés fascistes. Les conditions pour la démocratie sont en effet que le fascisme perde le combat (ou les combats, dans le cas de la Serbie).

De cette façon, par sa présence, Nikolic a donc donné des leçons historiques. Dans une situation analogue, même Goebbels aurait obtenu beaucoup de voix en Allemagne ou le comte Ciano en Italie après la Deuxième Guerre mondiale.

Nikolic a aussi contribué à l’application des lois de la physique à la politique. De même qu’aucun corps en mouvement ne peut s’arrêter complètement, ni passer entièrement d’un mouvement à l’autre, de même le fascisme serbe ne peut s’arrêter d’un coup et passer à la démocratie. Entre ces deux mouvements historiques, se trouvent les quelque 1,2 million d’électeurs de Nikolic, et les centaines de milliers de voix qui se portent sur d’autres représentants du chauvinisme serbe.

En pratique, entre ces deux mouvements nous avons ressenti au Kosovo le manque d’une voie nouvelle. Les institutions parallèles serbes créées par Milosevic alors qu’il perdait la guerre au Kosovo ont continué à être efficaces et présentes, pendant la période qualifiée de « nouvelle démocratie serbe ».

La Serbie va organiser de nouvelles élections après six semaines, cette fois-ci pour le Parlement. Le 28 décembre, le jour de ces élections, le pays n’aura pas de Président puisqu’il n’y a pas eu plus de 50% d’électeurs comme le prévoit la loi. Il n’y aura pas de Parlement jusqu’à cette date, puisque celui-ci a été dissout quand les élections anticipées ont été convoquées. On ne peut dire qu’il y ait un gouvernement très fonctionnel, puisque celui-ci est contrôlé par la coalition de la DOS qui, trois ans après avoir renversé Milosevic, est maintenant dissoute.

La seule chose réelle en Serbie est donc la présence de Toma Grobar et de la moitié de l’électorat qui ne participe pas aux élections. Le message de Nikolic est que la Serbie doit se rapprocher formellement de l’extrême droite, se tenir le plus loin possible de l’Occident et de la réconciliation avec ses voisins. Le message des électeurs silencieux est qu’ils sont silencieux, qu’ils ne voient pas d’alternatives qu’ils les attireraient, ce qui devrait d’ailleurs être médité par tous les partis qui ne s’identifient pas avec le fascisme serbe. La Serbie attendra le Nouvel An dans une nouvelle flambée serbocentrisme, ce que nous n’avions pas vu depuis la fin des dernières guerres.

(Traduit par Belgzim Kamberi)

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