Le portail francophone des Balkans

Balkans : la mosaïque brisée. Frontières, territoires et identités

Le nouveau livre de Jean-Arnault Dérens

Au fer rouge et autres nouvelles

« Petits peuples » et minorités nationales des Balkans

Découvrez notre nouveau cahier

Minorités et migrations en Bulgarie

Hommes et migrations N°1275

Accueil À propos du CdB Contact ( espace abonné )
Le Magazine
Naviguez sur la carte
Slovenie Croatie Bosnie Bosnie Montenegro Albanie Macedoine Kosovo Serbie Voivodine Grece Bulgarie Moldavie Roumanie Turquie
Rubriques thématiques
Guide pratique
L'Association
Forums

Découvrez
 
site rrom
 
réagir à cet article visualiser sous format pdf envoyer à un ami imprimer
Evenimentul Zilei
Victor Rebengiuc, comédien, libre penseur et révolutionnaire
Traduit par Ioana Campean, de la rédaction du Courrier de la Roumanie
Mise en ligne : mercredi 12 novembre 2003
Sur la Toile

Au détour d’un entretien sur le cinéma et le dernier film de Lucian Pintilie, les lecteurs roumains redécouvrent la formidable liberté de parole de l’acteur Victor Rebengiuc. Déçu des politiques fumeuses de la dernière décennie, il offre aujourd’hui son soutien et son image à un nouveau parti de jeunes roumains.

Par Luminiţa Marcu

Victor Rebengiuc s’en prend au parti unique

Nous pouvons revoir ces jours-ci Victor Rebengiuc dans l’un des meilleurs films roumains jamais réalisés : « Niki & Flo », mis en scène par Lucian Pintilie, film qui a récemment été présenté à Londres. Cette année a aussi été marquée par son inscription dans un parti politique : L’Union pour la Reconstruction de la Roumanie. Au Théâtre Bulandra, Rebengiuc joue dans un nouveau spectacle réalisé par le même metteur en scène qui a signé le grand succès « Oncle Vania ».

Au milieu d’artistes qui se taisent ou remercient à gauche et à droite pour leurs médailles et leurs prix, Victor Rebengiuc a le courage de dire les quatre vérités. Tout comme il l’a fait avant ’89, quand il n’a ni voulu réciter pour Ceauşescu, ni jouer dans les films de Sergiu Nicolaescu. Et surtout, il n’hésite pas à déranger, comme il l’a fait en décembre ’89, quand il s’est présenté à la Télévision Nationale muni d’un rouleau de papier-toilette.

Est-il vrai que le nouveau parti dans lequel vous vous êtes récemment inscrit vous a proposé d’être candidat à la Présidence de la Roumanie ?

Non, c’était le thème d’un concours auquel ont participé des jeunes, des étudiants, je crois. Il y a eu plusieurs propositions de thèmes et l’équipe qui a fait la proposition « Rebengiuc- candidat à la Présidence » a gagné ce concours… il s’agissait d’une sorte de jeu, d’un concours de propositions de variantes de campagnes électorales. Mais sérieusement, il n’en est pas question, Dieu m’en garde !

Vous ne voulez toujours être inscrit sur aucune liste ?

Sur aucune liste. Je n’ai pas de telles intentions. Peut-être si j’étais arrêté ou bien obligé de le faire…

Comment vous sentez-vous en politique ?

Pour l’instant, ça va très bien. Mais juste après 1990 j’ai participé à des réunions qui m’ont terriblement ennuyé, à l’Alliance Civique. J’en ai même été l’un des fondateurs. Il y avait un million d’idées, les gens ne savaient pas trop ce qu’ils voulaient, c’était un chaos d’opinions dans un nuage de tabac terrible. C’est la fumée que j’ai fuit en premier lieu, puis le manque de cohérence et d’unité.

Maintenant c’est différent ?

Là, je me suis inscrit dans un parti de jeunes qui n’ont pas été impliqués dans la politique ; ce sont de jeunes cadres, des universitaires, médecins, paysans. Il y a en Transylvanie une filiale dans un village. Ces jeunes sont des gens qui se sont réalisés par eux-mêmes, en dehors des magouilles politiques. Ils se heurtent continuellement à une législation qui entrave les initiatives privées. Ils veulent entrer en politique afin de changer la Roumanie, et non pas pour s’enrichir… ce qui n’est pas le cas des acteurs politiques d’aujourd’hui. Moi, après 50 ans de profession, je vis modestement, tandis qu’une personne qui a mis la main sur un mandat de parlementaire après ’90 est devenue riche en 4 ans, elle et sa famille. Une telle chose n’est pas possible, un salaire n’aurait jamais suffi. Il a du y avoir quelques moyens illicites dont il a profité pour s’enrichir. Cet état de choses doit être changé, et c’est pour cela que je suis entré dans le parti. Mais ce sont les jeunes qui doivent travailler dans ce but. J’ai simplement voulu attirer l’attention sur eux.

Le fait qu’ils soient jeunes est-il une garantie de leur honnêteté ?

J’espère qu’ils ne sont pas comme les autres, j’ai confiance en la sincérité qu’ils déclarent et en la moralité qu’ils affirment. J’espère qu’ils vont changer quelque chose, sinon, je serai déçu. Pourtant, la jeunesse n’est pas une garantie. Parce qu’on a aussi des jeunes qui ressemblent à leurs parents, comme on l’a vu, il y en a une organisation entière ! Ponta en est un exemple, à ne pas suivre, c’est horrible, il est une imitation, à une échelle plus petite, mais d’autant plus terrifiante, de son chef. Il doit être calmé, d’une manière ou d’une autre ; Dieu nous protège si ceux-là arrivent au pouvoir, ce serait la catastrophe pour le pays. De toute façon, les jeunes capables quittent la Roumanie. C’est ce que j’ai dit à mon fils : qu’il parte ; et il m’a obéi, il est parti. Et je lui ai dit : cherche à y rester non pas 2 ans, mais 20 !

Et vous, vous partiriez ?

Si j’étais jeune et toujours acteur, je ne partirais pas. Ou peut-être renoncerais-je à la profession. Tous les acteurs qui sont restés à l’étranger n’y ont jamais rien réalisé à cause de la langue. Mais peut-être aurais-je une autre profession, d’ailleurs j’étais technicien en électronique, mes parents voulaient que je sois ingénieur. Mais comme je n’avais pas un bon dossier, je n’ai pas pu entrer à la Faculté Polytechnique. Le théâtre m’était permis. Et c’est le directeur de l’école électrotechnique qui m’a conseillé d’essayer le théâtre, je n’y avais pas pensé. Jusqu’alors, je n’avais pas vu un véritable spectacle de théâtre, j’en avais vu quelques-uns, mais d’une qualité discutable, dans un théâtre discutable, qui s’appelait « Travail et bonne humeur ».

« Des mendiants, il y en a même parmi les acteurs »

Aimeriez-vous être décoré, comme Florin Piersic et tant d’autres ?

J’ai été décoré par un certain ordre, j’ai un grade supérieur.

Mais je ne vous ai pas vu, comme je l’ai vu, lui, avec la décoration à la boutonnière !

Oui, mais lui, vous le voyez même à côté de Funar… Florin et moi, même si nous sommes nés sous le même signe du zodiaque, nous sommes différents en ce qui concerne le port ou pas de nos décorations. Comme je vous ai dit, j’ai été décoré aussi, et plus que cela : j’ai le droit d’être enterré avec les honneurs militaires. Il y aura des salves de fusil à mon enterrement, ils essayeront de me ressusciter.

Pourquoi croyez-vous que les acteurs sont tellement sensibles à ce genre d’honneurs, décorations et prix ?

Parce qu’il y a des mendiants même parmi les acteurs. Il y a un monsieur Antonescu qui a un groupe de sympathisants qui l’accompagnent dans des voyages divers. Ce monsieur a un bus dans lequel il promène des acteurs, et ce qui frappe le plus est qu’il y a de grands noms, parmi eux. Il promène les acteurs dans des endroits qu’ils auraient très bien pu voir eux même. Des gens capables de se débrouiller tous seuls, de bons acteurs qui n’ont pas besoin de baisser la tête pour chanter des louanges à Untel qui les promène en bus et qui appelle le maire pour les recevoir avec du pain et du sel… Et puis, se montrer à la Télévision, à toutes les télévisions, louer Antonescu, et dire qu’il est grand, qu’il est beau, qu’il ferait un bon ministre de la Culture ; je trouve cela tout à fait impardonnable.

On rencontre la même servilité au Théâtre National… comment l’expliquez-vous ?

Au Théâtre National, tous les acteurs sont devenus sociétaires et maintenant, ils ont tous un salaire de 30 à 40% plus élevé que le salaire des acteurs des autres théâtres de Bucarest qui dépendent de la Municipalité.

Et cela fait beaucoup ?

Oui, c’est assez important : si nous gagnons trois millions de lei (76 €), ils en gagnent 4 (102 €).

« Louanges de l’activiste » au National

Mais l’obédience à Dinu Săraru (directeur du théâtre national, ndlr) tient uniquement à ce pourcentage supplémentaire ?

Moi aussi, j’ai du mal à me l’expliquer. Il se peut bien qu’il y ait, parmi eux, des gens qui ne pensent pas de cette façon. Il y a pourtant une atmosphère de contrainte, ils ont peur. Dinu Săraru a son propre système de valeurs. Les spectateurs y viennent de toute façon, l’emplacement est idéal, c’est en plein centre-ville, les gens sortent du métro et entrent dans le théâtre. Il y a quelques années, le Théâtre National a connu de vrais succès, j’en ai été témoin à Sao Paolo, avec la « Trilogie » d’Andrei Şerban, c’était incroyable ! Je les ai envié pour ce succès !

Et un nouveau directeur arrive et c’est le théâtre tout entier qui change ?

Ce nouveau directeur n’était pas Monsieur Untel, mais un ancien activiste du parti, celui qui considérait que « Louanges de l’activiste » est l’idéal d’un écrivain. Les acteurs, c’est des peureux : si on les menace de les mettre à la porte, de ne plus leur distribuer de rôles, ils se taisent, ils restent tout sages sur leur banc. Moi, je parle, moi, je suis fou. Et je n’ai jamais eu rien à perdre. Ni quand nous avions comme obligation de service de réciter des vers à des moments festifs, pour Ceauşescu. On nous disait : « Tu y vas ou on te met à la porte ! » « D’accord, fais-le ! », leur disais-je, mais ils ne l’ont pas fait. Donc nous avions aussi cette possibilité.

Nous sommes arrivés au parti unique

Maintenant nous nous dirigeons de nouveau vers un système de parti unique ? Vous l’avez affirmé lors d’une interview il y a quelque temps…

Nous ne nous dirigeons plus dans cette direction, nous y sommes. Après des efforts considérables, des combats et recherches, nous voilà enfin arrivés au parti unique. Nous y sommes, et c’est bien, même très bien… c’est vrai que la Direction Supérieure du parti a changé, mais le parti est toujours le même.

Et quel visage a, à présent, le compromis dans le secteur culturel ?

Il suffit de regarder Realitatea TV pour voir quelques exemples de compromis avec le politique. Les hommes y sont restés les mêmes. Je me demandais, avant ’89, ce que deviendraient tous ceux qui léchaient les bottes de Ceauşescu quand le régime allait changer, si jamais il allait changer ? Auraient-ils le courage de se montrer encore en public ? Voilà qu’ils osent, voilà qu’ils sont même fiers de l’avoir fait. Ils n’ont pas utilisé le papier-toilette que je leur ai offert. Ils ont voulu conserver leur odeur, pour qu’ils soient reconnaissables de loin.

Et nous, que devrions-nous faire, pour leur montrer que nous ne voulons plus d’eux ?

Les ignorer. Ou peut-être mieux, faire une autre révolution ; une vraie.

La définition du bon acteur : celui qui a belle allure à cheval

Vous venez de rentrer de Londres. Qu’avez-vous fait là-bas ?

Je suis allé à Londres pour un festival de film roumain organisé par le Centre Culturel Roumain qui tient de la Fondation Raţiu. C’est un centre qui n’a rien à voir avec le Gouvernement de la Roumanie. Le fils de Ion Raţiu, monsieur Niculae Raţiu, s’en occupait. La plupart des spectateurs étaient des Roumains et c’était évident qu’ils ressentaient le besoin de voir des films roumains. Parmi les films présentés se trouvait la dernière pellicule de Lucian Pintilie, « Niki & Flo ». C’est un film extraordinaire et bien fort, comme Pintilie sait les faire. Je crois que c’est son meilleur film, et tous ceux qui l’ont vu le pensent. Le film est sorti en première à Paris en septembre et il bénéficie d’une excellente diffusion en France. Le coproducteur Français s’en est occupé ; et c’est la première fois qu’un tel film a une telle diffusion à l’étranger. Quelqu’un qui vient de rentrer de Limoges m’a dit qu’il y a des affiches partout dans la ville. J’ai aussi lu dans la revue « Positif » une analyse très élogieuse. Il est vrai que Pintilie est très connu à l’étranger et il est parmi les metteurs en scène qui comptent dans le monde. Ce n’est qu’ici, en Roumanie, qu’il est tenu à l’écart, parce qu’à la direction de la cinématographie il y a des gens qui l’ont persécuté il y a 20 ans. Les gens sont les mêmes, rien n’a changé.

Qu’est-ce qui se passe, selon vous, dans la cinématographie roumaine ?

Il se passe ce qui se passe dans toute la société roumaine : une restauration. La victoire de ’89, ils ne l’ont obtenue réellement que maintenant, en 2000. Il y a eu 10 ans de délai, mais ils ont fini par réussir à saisir tout ce qu’ils voulaient, tous ceux qui ont été contestés parce qu’ils le méritaient sont revenus. Maintenant, ils font de leur servilité sous l’ancien régime un mérite, c’est un leitmotiv, « ils ont servi la partie » et ainsi de suite. C’est pathétique !

Est-il vrai que vous avez évité de faire des films avec Sergiu Nicolaescu ?

Oui, et j’en suis fier. J’ai été sollicité et cela ne m’a jamais intéressé. J’ai toujours été étonné par la définition que Sergiu Nicolaescu donne au talent : pour lui, un acteur doué est celui qui sait prendre belle allure à cheval. Moi, je ne sais pas tenir sur un cheval d’une façon esthétique. Mais ce n’est pas seulement Sergiu Nicolaescu, il y a d’autres metteurs en scène dans l’industrie cinématographique roumaine avec lesquels je n’ai pas travaillé, et je m’en félicite. Ils se font remarquer facilement, par le fait que je n’ai pas travaillé avec eux.

Entrevoyez-vous une solution ?

En fin de compte, le biologique aura le dernier mot et les jeunes resteront sur la barricade. Mais tant que le partage de l’argent est magouillé par des institutions de l’Etat, sur le critère du clientélisme politique, les choses n’évolueront pas. S’il y avait un box-office réel et des investisseurs qui veuillent récupérer leur argent, au lieu de le jeter à la poubelle, alors se seraient les jeunes qui sont réellement doués qui seraient promus, et non pas les « yes-men ». On doit comprendre que la cinématographie est une industrie, et non pas un instrument de propagande de l’État.

Quel serait le jeune metteur en scène auquel vous feriez confiance ?

Je viens justement de terminer un court métrage d’un jeune gars, Cristi Puiu. J’ai beaucoup aimé son film « Marfa şi banii », et le scénario du film de Pintilie dans lequel j’ai joué est réalisé toujours par Cristi Puiu ; c’est un scénario remarquable, écrit avec beaucoup de professionnalisme. Il y a deux jours, je suis allé voir un spectacle fantastique à Green Hours, mis en scène par un jeune homme que j’aime beaucoup, Florin Piersic Jr. Je l’apprécie beaucoup pour son talent et pour l’esprit d’indépendance dont il a fait preuve en démissionnant du Théâtre pour devenir indépendant : et voilà qu’il est un bon acteur et un metteur en scène extraordinaire ! Ce mouvement des théâtres indépendants constitue la certitude de l’avenir du théâtre roumain.

Comment était le spectacle du théâtre Bulandra, mis en scène par Yury Kordonsky avec presque la même équipe d’ « Oncle Vania » ?

Je l’avoue, ce « bis » m’a un peu effrayé. J’avais peur que les choses ne se passent pas comme la première fois. Mais Kordonsky est d’un talent exceptionnel, nous n’avons pas eu de scènes d’hystérie comme nous avons l’habitude de voir aux répétitions, tout ce qu’il propose est parfaitement valable et incitant, et nous nous efforçons de faire ce qu’il dit.

Et la série « Adio, Europa », dans laquelle nous vous avons vu récemment à la télé, vous représente-t-elle ?

Je crois que non. Je ne suis pas content du scénario, je pense que le roman aurait du être confié à un spécialiste. Là, chacun qui apparaît fait son monologue. Ça fait un peu amateur, le scénario, c’est même très maladroit. Mais le rôle m’a intéressé, je me suis efforcé d’en faire quelque chose, je ne sais pas ce que cela a donné, en fin de compte.

réagir à cet article visualiser sous format pdf envoyer à un ami imprimer
>> Voir les réactions à cet article
Dans le même journal
© 1998-2008 Tous droits réservés Le Courrier des Balkans (balkans.courriers.info) - Le Courrier des Balkans, Centre Marius Sidobre, 26 rue Emile-Raspail, F-94110 Arcueil - Tél.: 09 50 72 22 26 (prix d'une communication locale) - Ce site est réalisé avec SPIP, logiciel libre sous licence GNU/GPL - À propos du Courrier des Balkans - Pour nous joindre - Politique de confidentialité