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Capital
Roumanie : misères de la presse locale indépendante
Traduit par Madalina Cirlanaru
Publié dans la presse : novembre 2002
Mise en ligne : lundi 19 mai 2003
Sur la Toile

Parmi les 100 titres locaux et autant de chaînes de télévision, on peut compter sur les doigts d’une main ceux qui n’ont pas d’affiliation politique - directement ou par l’entremise des entreprises qui les contrôlent. Liées à certains médias, les autorités locales mettent la pression sur la presse restée indépendante.

Par Manuela Preoteasa

Dans les villes de province, la presse se débat entre les intérêts politiques et les intérêts d’affaires. Une série de journaux ont été rachetés, plus ou moins visiblement, par les politiciens. Ceux qui n’ont pas trouvé d’accord avec les pouvoirs de l’époque sont harcelés juridiquement, économiquement ou subissent même des agressions.

Bacau, août 2002. Nous nous y rendons pour un entretien fixé avec le rédacteur en chef du journal local le plus populaire, Ziarul de Bacau. Au centre-ville, nous demandons notre chemin à un passant. « Vous cherchez le journal du maire ? », nous demande le monsieur. « Non, pas le journal du maire ». « Alors, celui de sa femme ?… ». « Non, monsieur ! »

A Bacau, ville de 200 000 habitants, il y a trois quotidiens : Desteptarea, Ziarul de Bacau, Monitorul de Bacau, une chaîne de télévision TV-Alfa et quelques radios. Parmi tout cela, le maire de la ville, Dumitru Sechelariu, détient le journal « Desteptarea » (le successeur du journal communiste « Steagul Rosu ») et les stations radio et TV. Sechelariu a acheté Desteptarea en 1995. « Mon meilleur collaborateur, dit le maire, est le journal "Desteptarea", grâce auquel je réalise au mieux ma mission de maire. La meilleure méthode pour trouver les défaillances du système public c’est que quelqu’un nous les signale à travers le journal : "M. le Maire, dans la rue X les poubelles n’ont pas été vidées, ou il y a des ampoules grillées et qui n’ont pas été changées, etc" ».

Sechelariu déclare ouvertement que le journal l’a beaucoup aidé dans les élections de 1996, quand il a été réélu pour la deuxième fois. « Je pense que ce qui m’a le plus aidé en 1996 c’est d’avoir eu la possibilité, sans rien dépenser, d’exprimer mes volontés, mes souhaits. En fait, j’avais payé à l’avance les charges pour le journal, parce que, nous le savons tous, on ne fait aucun bénéfice avec la presse. » Desteptarea a un tirage déclaré de 12 500 exemplaires - mais il n’est soumis à aucun audit indépendant.

Questionné à propos de la liberté de la presse, le directeur-éditeur Dorin Ciulina, soutient qu’il n’y a pas d’interférences politiques : « Il y a d’autres journaux dont les patrons sont impliqués dans la politique, et en plus Desteptarea publie des articles dont les propos sont négatifs à propos de la mairie. » A propos de l’institution… et non pas du maire.

Le maire de Bacau a payé 1,1 M$ pour les stations de radio et de télévision Alfa, sans compter les dépenses encourues pour le siège de ces institutions. Sous le même toit fonctionnait aussi le quotidien concurrent, Monitorul de Bacau. « Quand nous avons appris que le maire est devenu actionnaire significatif, il a été clair pour nous que nous devions chercher un autre siège, bien que le contrat de location que nous avions fût très solide », déclare Liviu Avram, rédacteur en chef de l’époque. Le Monitorul s’est ensuite scindé : la rédaction a constitué après Ziarul de Bacau, fondé par des journalistes bien connus dans la branche, comme Alexandru Lazescu. Ce que ce journal a en commun avec le maire, ce sont les nombreux procès intentés par ce dernier et auxquels aucun rédacteur n’a échappé.

Malgré ça, le citoyen ordinaire associe involontairement les sociétés appartenant au maire avec tout journal, quel que soit le titre. Sechelariu a annoncé à plusieurs reprises qu’il voulait acheter la fabrique de Letea, la seule qui produit du papier journal en Roumanie. Et Ovidiu Fodor, de Buna ziua, Brasov, dit que cette acquisition affectera, indiscutablement, le marché de la presse [1].

Casser le plus puissant réseau de presse locale

Les « Monitor » ont résisté aux pressions grâce principalement à la force du réseau Nord-Est, qui était devenu en 1998 le réseau de presse locale le plus puissant, avec 18 journaux locaux. Un de ses atouts : des actionnaires indépendants, sans implications politiques, et des journalistes de profession.

Le premier Monitor s’est constitué à Iasi en 1991 et c’est là-bas qu’une partie des autres Monitor étaient également rédigés et imprimés. Le développement rapide a mis le réseau en difficulté financière. Ce fut le moment où le groupe Curentul, financé par Sorin Ovidiu Vantu, en a repris le contrôle par une franchise.

Les journalistes ont créé leurs propres sociétés d’édition et ont signé des contrats d’utilisation des titres détenus par Vantu. A cause des problèmes financiers de l’empire de Vantu, déclenchés l’année dernière, Mihai Iacob devient le propriétaire de Monitorul (les deux personnes font actuellement l’objet d’enquêtes policières). Iacob a revendu le réseau bout par bout. Au début, il a essayé d’insérer dans les contrats une clause « par laquelle il obligeait la rédaction à publier intégralement tout article livré par lui, dans les pages indiquées par lui, avec les photos indiquées par lui », déclare Corneliu Condurache, le directeur du journal Ziarul de Vrancea. Les rédactions n’ont pas accepté, ce qui a déclenché le conflit. Dans quelques villes, les rédactions se sont coupées de Iacob et ont continué à éditer les mêmes journaux, sous d’autres titres. C’est ainsi que Ziarul de Vrancea, Ziarul de Bacau, Ziarul de Iasi sont apparus. Le centre d’édition et d’impression pour la région de Moldavie est resté à Iasi.

Les pressions ont commencé à se faire sentir de partout. « Un autre essai vraiment désespéré en mars-avril d’arrêter la parution sur le marché de notre quotidien : on a essayé de bloquer l’entrée de l’immeuble de Focsani qui abrite le journal et de confisquer le tirage. Après que la Poste et Rodipet (société d’État qui diffuse les journaux en kiosque) aient refusé, de façon injustifiée, de vendre le journal, la Mairie de Focsani nous envoie aujourd’hui les bulldozers pour démolir nos points de vente », écrivait, le 2 avril, Alice Gheorghita, rédacteur en chef. La mairie a commencé à enlever les kiosques. « On s’est attaché avec des chaînes à ces kiosques, en signe de désaccord » nous dit Lidia Grosei, rédacteur en chef adjoint du Ziarul de Vrancea, mais les bulldozers n’ont pas pu être arrêtés. La décision du tribunal a été ignorée.

Des contrôles fiscaux pour la presse qui dérange

« Ces kiosques n’avaient pas de caisses automatiques », justifie Marian Lungu, le chef de la Police économique. Mais l’achat de ces appareils fiscaux, pour lesquels on rembourse un crédit de 400 millions de lei, n’a pas arrêté la confiscation, qui n’a pas non plus été arrêtée par l’ordre du tribunal. « Tout prétexte aurait été bon pour empêcher la distribution du journal. 22 kiosques ont été jetés dans un champ, après avoir été détruits. Mais le comble de l’ironie, c’est qu’il y a deux jours on nous a annoncé que notre entreprise de distribution allait recevoir un prix, lors d’une festivité à laquelle le Premier ministre allait également participer, pour la 7e place qu’elle occupe parmi les micro-entreprises », nous dit Corneliu Condurache, le directeur du journal . Son propre réseau de distribution éliminé, refusé par la Poste et Rodipet, le journal est vendu par des vendeurs ambulants. Les gardes du corps du président du conseil départemental, Marian Oprisan, ont menacé et même battu certains de ces vendeurs.

Le public est resté fidèle à Monitorul, qu’il connaissait déjà et dont il savait qu’il s’était transformé en Ziarul de Vrancea. Dans les autres villes aussi les lecteurs se sont vite habitués au nouveau format, précise Alexandru Lazescu, le directeur du réseau Nord-Est qui nous rappelle le cas de la ville de Iasi, « où le tirage a été récupéré en deux jours ».

Les clones du Monitorul deviennent des journaux de parti

Iacob n’a pas facilement renoncé à cette « affaire » avec la presse. Dans les villes où les rédactions se sont dissoutes, les clones de l’ancien Monitorul circulent en parallèle. De plus en plus de Monitorul sont vendus, dans la plus stricte confidentialité, à des personnes proches du Parti social-démocrate (PSD). A Bacau, selon les dernières informations, ils appartiennent à Iacobov (autre homme d’affaires proche du parti de gouvernement). A Braila, Roman et Neamt, ils appartiennent à Culita Tarata, député du PSD. A Brasov, Sibiu, Cluj, des sources indiquent qu’ils ont été vendus à un autre député du PSD, Constantin Nita. Celui-ci dit avoir assisté aux négociations, mais que ce n’est pas lui qui achètera. Mais comme les imprimeries se vendent avec ce qu’elles impriment, six autres journaux qui sont imprimés ici se trouvent sur un terrain incertain.

Les Paunescu impliqués dans la presse de province

Gazeta de Sud couvre la région d’Olténie, et se positionne de loin comme leader du marché, avec ses plus de 30 000 exemplaires audités par BRAT. « Gazeta de Sud » et Radio Sud sont parrainées par Média Sud-Est Bucarest, dirigée par George Constantin Paunescu. Les frères Paunescu, Viorel, Valentin et George Constantin, représentent la vieille garde des partisans du Parti de la démocratie-sociale de Roumanie, ceux qui se trouvaient aux côtés du parti de gouvernement dès le début.

Le nom de Paunescu est surtout associé au quotidien national « Curierul National » et moins à la presse locale. Le rédacteur en chef et directeur du journal, Adrian Voinea, dit que « le patronat n’est pas impliqué dans la politique éditoriale, et cela est bien défini ». Il dit que « Gazeta de Sud » publie des textes de certains analystes comme Stelian Tanase ou Octavian Paler, dont personne ne se permettrait de censurer les textes. Et cela est une preuve claire de la non-ingérence dans l’éditorial. Selon les enquêtes, les journalistes de « Gazeta de Sud » ne sont pas à l’abri des procès avec les autorités. Conformément à un sondage récent, « Gazeta de Sud » représente la moitié du public des autres journaux de Craiova. Mais les scandales financiers dans lesquels le nom de Paunescu a été impliqué (« l’affaire » Bancorex, par exemple) laissent des traces dans la crédibilité de la presse.

A Iasi on retrouve une presse plus posée. Le journal le plus populaire est Ziarul de Iasi, avec plus de 10 500 exemplaires. Le clone de l’ancien Monitorul a représenté un enjeu pour l’aile d’Adrian Butuca au sein du PSD, qui espérait renforcer ainsi sa position dans le parti. Étant donné que le tirage a chuté suite à la démission de l’ancienne rédaction, le journal s’est transformé en une machine à blanchir de l’argent.

En deuxième position vient Evenimentul, un journal de petites annonces avant tout (en moyenne 25 pages sur 32). Il y a également Ziarul de Iasi, Monitorul, Flacara de Iasi.

A Iasi, la presse a toujours été puissante, dès 1990, au moment du lancement de « Opinia Studenteasca » (dont le fondateur est Andi Lazescu), et cela parce qu’elle « n’a pas conclu d’accords avec les politiques », dit le rédacteur en chef du Ziarul de Iasi, Toni Hritac. Selon lui, dans le milieu politique et dans le milieu d’affaires de Iasi « il y a une certaine chevalerie : on utilise le fleuret et non pas la matraque ».

Ziarul de Iasi, ainsi que « Agenda » de Timisoara ont misé sur le capital de confiance, même s’ils l’ont fait de façon différente. Ziarul de Iasi ouvre tous les jours son édition par des enquêtes, dans l’esprit des règles du journalisme : « séparer l’information de l’opinion c’est de l’honnêteté. Le capital de crédibilité est le capital le plus important d’un journal. Les lecteurs lui restent fidèles, même lorsqu’il est obligé de changer de nom », ajoute Toni Hritac. « Un point faible de la presse locale c’est le manque de formation des journalistes, mais aussi des managers », observe Ioana Avadani, directrice du Centre pour le journalisme indépendant (CJI).

A Timisoara, « Agenda » a parié plutôt sur les nouvelles du type « l’homme qui a mordu un chien », que sur les sujets politiques. De cette manière, « on n’est pas obligé à servir un intérêt. Les patrons ne peuvent ainsi rien contre nous », dit Nicoleta Popescu, premier adjoint du rédacteur en chef. Le réseau a eu un grand succès à Timisoara, où l’hebdomadaire « Agenda » a battu le record en matière de presse locale, avec plus de 80 000 exemplaires. En 1990, quand toute l’ancienne presse communiste faisait de la politique, Zoltan Kovacs, le fondateur de « Agenda », a senti qu’il pouvait gagner le pari de l’audience en mettant le politique en bas de page. Sur le marché des hebdomadaires il y a encore « Banateanul », édité par Média Pro, très orienté vers les reportages, genre journalistique assez rare dans la presse roumaine, nationale ou locale.

Des quotidiens, il y en a plusieurs, mais sans tirages spectaculaires : « Renasterea Banateana », « Agenda Zilei », « Timisoara », publication ouvertement monarchiste et, plus récemment, « Romania Libera ». Parmi les télévisions, TV Europa Nova appartient au même trust que « Renasterea Banateana ». Il y a aussi les antennes locales d’Analog TV et ProTV.

Le journaliste Malin Bot dit que les influences politiques ne manquent pas et donne comme exemple le journal « Prima Ora ! », connu comme « la publication maison du PSD ». Tout de même, à la différence des petites villes, où les influences sont directes, dans les villes de plus de 300 000 habitants prévalent les alliances d’affaires.

Le rédacteur en chef Radu Mazare est devenu maire

Un des points névralgiques des journaux, sur lesquels ils peuvent être attaqués, c’est leurs locaux : la majorité des bâtiments sont loués par les mairies. Pour avoir écrit des choses concernant les affaires du maire, la rédaction du Ziarul de Constanta a été évacuée au début de l’année. Le maire Radu Mazare (exclu du Parti démocrate) a invoqué comme raison les points faibles du contrat de location signé avec la mairie. Le maire est directement impliqué dans l’industrie de la presse. Il est actionnaire de « Telegraf » et de la télévision locale de Constanta, Soti TV.

Jurnalul de Constanta est édité sous franchise du trust qui détient Jurnalul National et la télévision Antena 1. Le conflit, transmis à la télévision, a été entendu jusqu’à Bucarest où le Club roumain de la presse qui affirme, dans un communiqué officiel : « une telle immixtion dans le circuit de diffusion de la presse est un abus grave, de nature à affecter le droit à l’information du citoyen, prévu par la Constitution ». Cela a été une des rares fois que le Club roumain de la presse a soutenu la presse locale.

A Brasov, le quotidien « Transilvania Express » domine le marché. L’actionnariat est divisé entre plusieurs groupes d’intérêts politiques, presque égaux, ce qui confère au journal un certain équilibre.

La deuxième place est occupée par « Monitorul de Brasov », dont le destin est encore incertain. Les journalistes de « Monitorul » disent qu’ils ont fait du slalom parmi les influences politiques, et se dirigent maintenant vers un tabloïd. L’hebdomadaire « Brasoveanul » a été fermé suite à des divergences entre la rédaction locale et la direction de Média Pro de Bucarest, à cause des réductions de personnel souhaitées par cette dernière. Sur le marché de l’audiovisuel, le trust Mix, dirigé par Aristotel Cancescu, président du Conseil du Département, mène toujours, mais il y a des mutations en vue.

Ioana Avadani, directeur du CJI, constate que « la presse n’est pas conçue comme un business en soi », puisque toute une série d’institutions de presse ont été rachetées par des hommes d’affaires ou des personnes ayant des fonctions politiques. « Je commence à soupçonner qu’il est très bien et très utile d’avoir un organe de presse, à travers lequel on puisse envoyer à un moment donné un message, et qu’on puisse utiliser comme outil d’intimidation, sinon de pression ». Dans ces conditions, le cercle du journalisme d’investigation est restreint, pense également le journaliste Mircea Toma, président de l’Agence de monitoring de la presse. « Tous les journaux ont des tabous et j’assume ma responsabilité pour cette déclaration ». Le dernier rapport de Freedom House qualifie la presse roumaine comme partiellement indépendante et critique la législation qui établit des peines de prison pour les journalistes.

Pendant que le gouvernement accuse la presse, y compris la presse étrangère, de déformer l’image de la Roumanie, de plus en plus de journaux ouvrent leurs éditions avec des photos avantageuses de certains politiciens…

[1] La « Letea » a finalement été vendue au maire Sechelariu. Voir notre article, « Roumanie : le maire de Bacau s’achète une usine avec l’aide de l’Etat ».

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