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Capital
Roumanie : les politiques à l’assaut du marché de la presse locale
Traduit par Madalina Cirlanaru
Publié dans la presse : novembre 2002
Mise en ligne : dimanche 18 mai 2003
Sur la Toile

Les hommes politiques qui créent ou élargissent leur empire médiatique sont de plus en plus nombreux ; certains reconnaissent ouvertement que cela les aide lors des élections.

Par Manuela Preoteasa

Intéressé par la politique et l’économie, Cosmin Alexandru, âgé de 33 ans, lit tous les jours les journaux. Il avoue que depuis un certain temps, il a commencé à « être très circonspect vis-à-vis de certaines choses relatées dans les médias ».

Cosmin a suffisamment de raisons d’être sceptique. Les publications font incliner la balance du côté du pouvoir, limitant les débats d’intérêt public dans la presse.

Il y a plusieurs raisons pour lesquelles les pages des journaux sont telles que nous les connaissons. Tout d’abord, une partie importante de la presse locale a été rachetée par les hommes politiques. Il y en a qui déclarent ouvertement que les trusts médiatiques qu’ils détiennent leur rapportent des voies lors des élections. Les hommes politiques propriétaires de médias ne se limitent pas à créer leurs propres trusts de presse. Souvent, ils s’attaquent à ceux qui sont restés indépendants, comme les « Journaux », issus de « Monitorul ».

Il y a, en Roumanie, plus de 100 titres locaux et régionaux et plus de 100 chaînes de télévisions privées, selon l’agence Freedom House. La carte de la presse locale montre dans la zone du politique des achats massifs de télévisions et de radios. Dumitru Sechelariu, maire de la ville de Bacau, reconnait que le journal qu’il a acheté en 1995 l’a clairement aidé pour gagner les élections. Récemment, il a payé 1 100 000 dollars (1 265 000 euros) afin de renforcer son trust de presse « Desteptarea » (le Réveil), qui comprend le quotidien du même titre, le plus répandu à Bacau, mais aussi le plus important groupe de radio-télévision de la ville : Alfa [1].

Au moins la moitié des journaux existants dans cette ville de 300 000 habitants est contrôlée par des actionnaires ou des administrateurs impliqués politiquement, selon l’analyse réalisée par Capital à partir des données existantes au Registre du Commerce.

L’Agence de Monitoring de la Presse (AMP) signalait dès le mois de mai 2002 que le pouvoir dirige tant sur les écrans de télé que dans les pages des journaux, tendance qui s’est maintenue depuis. Le président de l’AMP, Mircea Toma, explique cette tendance par le fait que « la classe politique a appris à contrôler la presse à l’aide de leviers économiques. Tous les régimes ont utilisé ce levier, mais à présent il est utilisé de façon croissante ».

Le grand nombre de médias dans les petites villes est significatif. A Piatra-Neamt (57 000 habitants) il existe 3 télévisions, plus qu’à Timisoara, ville six fois plus grande. Les médias de Piatra-Neamt sont partagés entre deux hommes d’affaires, tous les deux députés du Parti social-démocrate (PSD). Iulian Tocu a pris le contrôle de deux chaînes de télé sur les trois existantes dans la ville, tandis que Culita Tarata a acheté trois « Monitorul » (ceux de Neamt, Braila et Roman). Il garde secrète la somme d’argent qu’il a payé pour ces journaux, mais en revanche il reconnaît qu’ils lui coûtent un milliard de lei par mois (environ 27 000 euros).

Ioana Avadani, directrice du Centre pour le Journalisme Indépendant (CJI), considère que le nombre trop élevé de publications par rapport aux possibilités du marché démontre le fait que celles-ci ne survivent pas « grâce à des critères intégralement économiques », mais que, au contraire, « la sphère du politique exerce sur elles une grande influence ».

« Il y a des organes de presse qui sont soumis à certaines influences politiques et il s’agit d’habitude de ceux qui sont vulnérables du point de vue économique. Il y en a d’autres qui, par les affiliations d’affaires qu’ils ont avec les hommes politiques, offrent à ces derniers des traitements préférentiels », déclare Ioana Avadani.

Bien que la balle soit dans son camp, étant actuellement au pouvoir, le Parti social-démocrate n’est pas le seul à investir dans la presse. Aurel Cancescu (du Parti national-libéral, ancien sénateur du Parti démocrate) ne cache pas sa fonction de président du Conseil d’administration du groupe de radio-télévision Mix Brasov, occupant en même temps la fonction de président du Conseil Départemental de Brasov. Juridiquement, une telle dualité de fonctions n’est pas explicitement interdite par la loi, sauf pour les ministres.

Radu Mazare, de Constanta, est un autre maire propriétaire d’un journal. Sa relation avec son journal date d’avant 1997, lorsque Mazare était à la fois rédacteur en chef du quotidien et député du PD. Obligé de quitter le parti, il a affirmé qu’il voulait continuer de publier dans son journal « les cas de corruption, sans tenir compte de la couleur politique de ceux qui y sont impliqués », même si cela s’est soldé par son exclusion du parti.

Dans la région d’Olténie, la « Gazeta de Sud » couvre trois départements et est éditée par le trust dirigé par Gheorghe Constantin Paunescu. Celui-ci est un proche du parti au pouvoir durant les premières années de la décennie ’90. Le rédacteur en chef de « Gazeta de Sud », Adrian Voinea, refuse toute implication du patronat dans l’éditorial, chose prouvée, dit-il, par le fait « que l’on publie les textes d’analystes politiques connus, que personne n’oserait censurer ».

En revanche, Alexandru Lazescu, fondateur du premier réseau de presse locale indépendante, croit que la presse est vulnérable du point de vue économique et c’est pour cela que la classe politique peut manifester son influence. Les publications qui ne font pas front commun avec le parti souffrent, dit Lazescu, et il donne en exemple le harcèlement avec divers moyens subi par tous les journaux départementaux issus de « Monitorul » et qui ont pris le titre de « Ziarul » de telle ou telle ville. Les pressions exercées sur « Ziarul de Vrancea » ont été largement médiatisées, et le cas n’est pas isolé. Les organisations de défense des libertés de la presse reçoivent toutes les semaines des signaux d’alarme à propos de nouveaux procès contre les journalistes.

L’intérêt public n’existe pas. La relation entre la presse et le pouvoir est, en province, une relation de « suzerain à vassal », dit Mihai Enciu, journaliste à « Gazeta de Sud-Est », et il y a de plus en plus de messages similaires qui arrivent de plus en plus de villes, comme Sinaia, Turda, Slobozia, Focsani, Galati, Buzau, etc.

[1] sur le maire de Bacau, voir également notre article, « Roumanie : le maire de Bacau s’achète une usine avec l’aide de l’Etat ».

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